[Rétro 2019] : Un chrono Alaph folie, le Tour hors de contrôle

Tour de France 2019
A la surprise quasi générale, Julian Alaphilippe s'adjuge la 13e étape du Tour, le contre-la-montre individuel de Pau. C'est son deuxième succès d'étape. Il conforte alors son maillot jaune. Crédit : [AFP].

Pour ses cent ans, c’est peu de dire que les coureurs du Tour ont fait honneur au maillot jaune. Il y en a un en particulier qui a fait de sa tunique de leader du classement général son costume de tous les jours. En effet, Julian Alaphilippe a troqué sa tenue bleue de  Deceuninck-Quick Step pour celle qu’avaient porté des légendes de son sport, d’Eugène Christophe à Bernard Hinault en passant par Eddy Merckx, quatorze jours durant. Et c’est clair, comme les pois lui donnaient l’air d’un cultivateur de victoires l’année passée, le jaune lui est allé à ravir pendant ces trois semaines de juillet 2019. Une parenthèse enchantée pour des millions de supporters français en attente d’un successeur au Blaireau qui, au fil des étapes, se prenaient à rêver d’un tricolore sur la plus haute marche du podium des Champs-Elysées. Car Julian Alaphilippe n’était pas le seul protagoniste, Thibaut Pinot était lui aussi en état de grâce.

 

En ce vendredi 19, c’est le contre-la-montre qui attend le peloton, qui vient de rejoindre les Pyrénées la veille, par Bagnères-de-Bigorre avec le succès de Simon Yates. Une grosse demi-heure d’effort entre Pau et Pau. Le public s’est massé tout au long des 27 kilomètres du tracé. Le premier coureur ne s’élance de la Tour des géants qu’à 14h, mais les bords de route sont bondés dès 9h. Le spectateur typique du Tour a beau être simple comme tout au prime abord, il a bien souvent réfléchi l’endroit où il va s’installer. L’épingle du bas de parcours une fois passé Médout, au pied de la côte d’Esquillot (deuxième point intermédiaire), est le lieu parfait. Les sièges s’amassent dans l’herbe, ou derrière les bottes de sécurité : le virage est dangereux, ce devrait être intéressant. Il n’y a plus qu’à attendre le spectacle.

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Simon Yates a laissé filer le général pour se concentrer sur des victoires d'étape. Ce fut payant, il leva les bras à deux reprises. Crédit : [Mathéo Rondeau].

 

L’ambiance monte au fur et à mesure de la matinée. La course by le Tour des femmes emprunte le tracé des hommes. Mais déjà, dans les têtes, on attend avec impatience Thibaut et Julian. Il suffisait de demander. L’équipage Groupama-FDJ est l’un des premiers à partir en reconnaissance sous les hourras du public. Alaphilippe, Barguil et Bardet leurs emboîtent le pas, et s’offrent un bain de foule équivalent. Soudain, le paysage s’obscurcit, les maillots noir et rouge bordeaux du Team INEOS arrivent. L’ambiance est d’un coup plus hostile, triste constat depuis la prise de pouvoir de Chris Froome (jet de liquides divers, gestes injurieux dans l’Alpe d’Huez, …). C’est Geraint Thomas qui est principalement visé par les sifflets. Mais la séquence ne se termine pas ici. Dave Brailsford, le team manager, sans doute touché par l’accueil chaleureux qu’était fait aux siens, a stoppé son véhicule dans le virage et s’est expliqué avec certains spectateurs. 

 

La guerre est quasiment déclarée. Si quelques actes isolés de rebelles malveillants avaient crée un petit déséquilibre dans la force, l’Empire Ineos était prêt à reprendre le dessus, et l’avait déjà prouvé. Le public avait bien entendu choisi son camp. La rébellion, en extase après le brillant coup d’état réussi par Julian Alaphilippe et Thibaut Pinot à Saint-Etienne – par le biais duquel le premier avait repris le maillot jaune à Ciccone et le second grimpé sur le podium -, avait pris du plomb dans l’aile sur l’étape d’Albi, lors de laquelle Pinot avait perdu 1’40’’ sur la majeure partie des favoris. Mais il y avait ce fol espoir de voir quelque chose bouger, enfin, du côté français.

Le contre-la-montre a démarré, les coureurs s’enchaînent, on entre bientôt dans le vif du sujet. Les questions affluent : Bardet va-t-il lâcher du temps pour tenter dans le Tourmalet ? Pinot sera-t-il dans le coup ? Alaph, on ne sait jamais ce qu’il peut faire, vous pensez qu’il tiendra dans les Pyrénées ?

 

On sera vite fixés. A l’arrivée, Kapser Asgreen mène la danse pendant un bon moment. Wout Van Aert est en mesure de le détrôner, mais sa chute dans le dernier kilomètre lui sera fatale pour la suite du Tour. Même histoire pour le pauvre Maximilian Schachmann, parfaitement dans le tempo à quelques hectomètres du terme, et qui a fini avec un bras en écharpe. Quelques secondes plus tard, Thomas De Gendt prend les rênes de l’épreuve avec un temps assez impressionnant. Richie Porte puis Rigoberto Uran vont faire jeu égal avec le Belge.

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C'est un Thibaut Pinot sans complexe qui attaque ce chrono de Pau. Il terminera avec un très bon temps et remontera au général avant sa victoire au Tourmalet, le lendemain. Crédit : [Mathéo Rondeau].

Romain Bardet est passé devant nous. Il a permis au public de se chauffer la voix, en attendant un Thibaut Pinot survolté. Le vainqueur du Lombardie 2018 passe avec de très bons intermédiaires, et arrive dans une ambiance de folie. Thibaut Pinot le rouleur avait disparu depuis le chrono final de Milan lors du Giro 2017, le voilà en train de renaître.

Sans véritable surprise, Steven Kruisjwijk puis Geraint Thomas prennent les devants au premier intermédiaire. Ils sont donc leaders lorsqu’ils passent devant le public de l’épingle de Bosdarros. Le tenant du titre gallois passe dans une sorte de brouhaha, applaudissements et sifflets mêlés.

 

Tout à coup, l’info nous parvient : Julian Alaphilippe a démarré pied au plancher et mène la danse au premier pointage. Pour la première fois de la journée, on peut entendre un coureur arriver à cinq cent mètres. Les cris sont de plus en plus forts. Le voilà qui entre dans un véritable stade à ciel ouvert. On peut le dire, contrairement à Geraint Thomas, Alaph joue à domicile. C’est un condensé d’émotions en quelques fractions de seconde. Le maillot jaune est probablement le coureur qui a le mieux négocié l’épingle et il file à une vitesse folle vers la montée de Bosdarros. Il y conserve la tête du classement.

Tout le monde se regarde, il vient de se passer quelque chose, ce quelque chose dont le cyclisme français avait besoin. En soi, c’est le double tenant du titre de la Flèche Wallonne, le vainqueur de Milan-San Remo 2019 qui vient de passer. Mais non, plus maintenant. C’est désormais celui qui porte le maillot jaune, qui est allé le chercher avec un cran monstrueux et qui, on l’espère, va le garder après le Tourmalet.

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Julian Alaphilippe offre au public massé tout au long des 27 kilomètres un superbe spectacle. Il est lui même porté par la foule. Crédit : [Mathéo Rondeau].

 

Les gens replient, ça va de soi. Que pensez-vous ? Qu’ils ont attendu de 9h à 17h30, alternant la phase assise et debout, sous une chaleur écrasante proche des 38°C, seulement pour voir Alaphilippe et Pinot ? Oui, c’est un peu ça, le Tour de France.

Les téléphones et transistors sont de sortie, on écoute l’arrivée des derniers prétendants. C’est très serré entre Alaph et Thomas. Mais le coup de cul du natif de Saint-Amand-Montrond dans le dernier mur est décisif, ravageur même. Il l’emporte avec quatorze secondes d’avance sur le Gallois, avec un dérapage à la clé. Ce gars va avoir 1’30’’ de marge sur le vainqueur du Tour 2018 pour le Tourmalet ! Sera-ce suffisant ?

A qui le dites-vous ! Au sommet du géant des Pyrénées le lendemain, c’est Thibaut Pinot qui y va de sa victoire d’étape. Alaph tient la dragée haute à tout le monde, porté par des dizaines de milliers de personnes. Il compte deux minutes d’avance sur Thomas pour le Prat d’Albis. Sera-ce suffisant ? A qui le dites-vous ! Dans la montée Ariégeoise, un Thibaut Pinot intenable fait exploser le groupe des favoris. Il frappe d’un grand coup de poing sur la table et n’est plus qu’à trois secondes du podium. Derrière le Franc-Comtois, Thomas est à nouveau en grande difficulté. Alaphilippe, littéralement seul au monde sous une pluie battante, ne lui concède que 27 secondes. Wout Poels, équipier Ineos, qui a tenté de faire craquer le maillot jaune en plaçant une attaque inutile juste pour miner le moral du français, aurait mieux fait de s’occuper du trottoir que son leader Geraint Thomas allait se prendre deux jours plus tard sur la route de Nîmes.

La parenthèse enchantée, ouverte par un Julian Alaphilippe éclaboussant de panache à Epernay, qui aurait pu se refermer après la bordure d’Albi ou la montée du Tourmalet, s’est prolongée. Quatorze jours ! Oui, c’est bien cet homme qui avait dit avant les Pyrénées que ce serait dur de conserver la tunique jaune. C’est lui qui l’a gardé jusqu’à l’avant-dernière étape des Alpes. Et on aurait tellement voulu que, dans le cas où il le cède, il le fasse à Thibaut Pinot. Mais le destin s’est à nouveau acharné sur le coureur de Groupama-FDJ de la plus malvenue des manières, avec une blessure quasiment jamais vue. C’est à Egan Bernal qu’était destiné le centième maillot jaune final.

Merci, Mr Julian Alaphilippe, de nous avoir fait vivre ces trois semaines hors du temps. Merci de réinventer étape après étape un cyclisme devenu bien trop borné aux coups de pédale et aux attaques à 250 mètres de l’arrivée.

Merci pour ce Tour à la folie.        

 

Mathéo RONDEAU

 

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