[Rétro-Giro] : 2018, la renaissance de Chris Froome (Partie 3/3)

Giro d'Italia 2018, Tour d'Italie 2018, Etape 19 Tour d'Italie, Chris Froome, Finestre
Après avoir triomphé au sommet du Zoncolan, Chris Froome remporte l'étape reine de ce Giro 2018 à Bardonecchia, au terme d'une journée qu'il aura écrasée. Crédit : [TeamSky].

Habitué à être positionné en juge de paix des plus grandes étapes de montagne du Giro, le Colle del Finestre est proposé lors de cette édition en milieu de journée. Après avoir franchi le Colle del Lys, les coureurs l’emprunteront par le versant caillouteux bien entendu, avant de se diriger vers Sestriere et de plonger dans la vallée sur près de 50 kilomètres et enfin de se lancer dans l’ascension du Jafferau, courte (6,6km) mais terriblement pentue (9,3% de moyenne). De l’extérieur, on ne sait véritablement pas quoi attendre de cette étape, et c’est entièrement du à la position du Finestre. Un peu comme lors de l’innovation des traceurs du Tour qui, pour sa 100e édition, avaient décidé une double ascension de l’Alpe d’Huez. Va-t-on simplement écrémer le peloton dans la partie non-goudronnée et attendre le Jafferau qui pourrait malgré tout créer de gros écarts, ou larguera-t-on les amarres à plus de 80 bornes de l’arrivée ? En fait, on ne saura jamais vraiment ce que les leaders avaient prévu pour cette 19e étape. La réalité est qu’un coup du sort à quelque peu bousculé les événements et mis le feu aux poudres.

 

Alors que Luis Leon Sanchez est, dans la première partie du Finestre, le dernier rescapé d’une échappée qui n’aura pas fait long feu, le rythme du peloton s’accélère considérablement. A dix kilomètres du sommet, sous l’impulsion des Sky, le maillot rose Simon Yates est en difficulté. Ecrasé sur sa machine, à peine capable de suivre son lieutenant Mikel Nieve, il voit s’enfuir mètre par mètre son rêve de gagner le Tour d’Italie. Lâcher prise sur le bitume du Finestre ne pardonne pas. Alors que les relais des équipiers de Chris Froome s’enchaînent en tête, le maillot rose a perdu une minute en un kilomètre. Sergio Henao, Wout Poels font leur écrémage. Il est bien probable que la défaillance en cours de Simon Yates aie précipité les ambitions de son compatriote quatrième du général. A l’entrée de la portion non-goudronnée, Froome ne dispose cependant plus que de Kenny Elissonde pour l’emmener. Il envoie son équipier grimpeur de poche rouler sur un tempo effréné. Lorsque le français, vainqueur sur la Vuelta 2013 au sommet de l’Angliru, accélère (encore plus), il n’y a presque plus personne qui tient la roue de son leader.

 

A 80,3 kilomètres de l’arrivée, Elissonde s’écarte et laisse place à l’offensive de Chris Froome. Sont encore présents derrière lui Tom Dumoulin, Thibaut Pinot et son lieutenant Sébastien Reichenbach, Richard Carapaz, et Miguel Angel Lopez au rupteur. Pozzovivo (3e du général) et Pello Bilbao (8e) sont eux plus loin. Car irrémédiablement, aussi bien que Yates s’effondre et perd seconde après seconde sa tunique rose, Chris Froome s’envole seul vers un pari fou. Il n’a clairement rien à faire de la place qu’il gagnera à Bardonecchia aux dépens de Simon Yates, qu’il devance désormais de plus de quatre minutes. Il se fout tout autant de celle que peut lui céder un Pozzovivo dans un mauvais jour. Deuxième, très peu pour lui. Froome veut aller chercher le rose. Le britannique retrouve la civilisation et une ambiance toujours au rendez-vous dans les dernières rampes de la Cima Coppi du jour. Si derrière la coopération à mis un temps à se constituer, elle a l’air optimale et le quatuor Dumoulin-Pinot-Lopez-Carapaz ne concède provisoirement que 40 secondes. Le groupe Pozzovivo bascule lui à plus de 2 minutes.

Tour d'Italie 2018 Etape 19, Giro d'Italia 2018, Chris Froome, Finestre
A près de 80 kilomètres de l'arrivée et en plein milieu du Colle del Finestre, Chris Froome attaque et s'isole en tête de la course. Crédit : [GettyImages].

Mais c’est entre le sommet du Finestre et celui de Sestriere que va s’opérer le tournant de l’étape et du 101e Giro. Pendant que Froome file, les chasseurs sont face à un dilemme. Si chacun ne veut pas donner sa part en relais, la poursuite est vouée à l’échec. En effet, Lopez et Carapaz débutent déjà leur querelles enfantines pour la quête du maillot blanc et s’observent en queue de groupe. Dumoulin et Pinot sont conscients qu’ils ne pourront pas tenir ces efforts jusqu’au Jafferau. Ils décident donc d’attendre l’équipier du Franc-Comtois Sébastien Reichenbach. Son aide est certes bénéfique sur l’instant, mais le groupe a perdu énormément de temps. Dans la station de Sestriere, Froome a fait grimper son avance à 2’40’’. Il est donc revenu à moins de vingt secondes du maillot rose provisoire, accroché aux épaules de Dumoulin. Reichenbach est à nouveau décramponné dans les dernières pentes vers Sestriere. Il est attendu en bas de la vallée. A 20 bornes du terme, l’écart a franchi le cap des trois minutes, Froome est virtuel leader.

 

Dans le Jafferau, il n’y a plus d’amitié de circonstance. Chacun tente de sauver sa peau pour le général. Pinot attaque au pied, mais est repris deux kilomètres plus loin. Lopez a le cran de contrer le grimpeur de Groupama-FDJ. Il est bien entendu suivi à la trace par Carapaz. Le groupe se reconstitue peu après et Dumoulin en reprend la direction. Froome remporte la tappone, l’étape reine de ce Giro. Le quatuor des poursuivants lance le sprint pour aller chercher les petites secondes qui pourraient être décisives. Carapaz termine à 3’00’’, Pinot à 3’07’’ et Lopez à 3’12’’. Dumoulin, en peine dans les tout derniers mètres après avoir travaillé sans cesse, concède quant à lui 3’23’’. Si l’on s’en réfère à l’écart GPS entre les deux groupes quand le nouveau maillot rose à entamé la dernière difficulté, l’Equatorien a repris une vingtaine de secondes à Froome, tandis que le néerlandais en a concédé deux. Il fallut ensuite attendre six minutes pour voir Reichenbach franchir la ligne. Formolo, Bilbao, Konrad ou Pozzovivo terminaient aux alentours des 8’30’’ de débours. Rohan Dennis, septième au matin de l’étape, perdait un quart d’heure. Ce fut près de quarante minutes pour Simon Yates, devenu hors-jeu pour une quelconque place au général.

Giro d'Italia 2018, Tour d'Italie 2018 Etape 19, Chris Froome
A l'arrivée, un Simon Yates à bout de forces doit céder le maillot rose à Chris Froome, qui possède quarante secondes d'avance sur Tom Dumoulin. Crédit : [AFP].

Bien que Froome soit devenu maillot rose avec quarante petites secondes d’avance sur Tom Dumoulin, on ne croit cette fois plus à une performance sans lendemain du coureur Sky. La dernière étape de montagne vers Cervinia, très longue (214km), est remplie d’enjeux mais il semble désormais impossible de détrôner Froome. Même si un nouveau retournement de situation, avec la descente aux enfers de Thibaut Pinot du à un début de pneumonie, survient. Dans le final, Dumoulin tentera quelques vaines attaques, mais sans suite. La dernière sera même contrée par une banderille de Froome, qui distancera son dauphin néerlandais. Mikel Nieve lavera l’affront chez Mitchelton-Scott en remportant l’étape. Froome demandera lui à son équipier Wout Poels de faire le sprint en sa compagnie face à un Dumoulin totalement épuisé et résigné. Histoire de montrer une dernière fois qui était le patron.

Mais l’Histoire, elle, retiendra-t-elle l’image de ce « patron » au cuissard déchiré à Jérusalem ? Celle du « patron » pédalant dans le vide vers Caltagirone ? Celle du « patron » empêtré dans son imper au moment de l’attaque de Yates sur l’étape 15 ? Si les soupçons pleuvent sur cette renaissance de Chris Froome, cette série d’articles n’eut en aucun cas la volonté de les alimenter. Elle fut là pour souligner qu’avant les performances physiques quasi-jamais vues dont à fait preuve le britannique, il fut gravement touché dans son être par tout un tas d’éléments perturbateurs (suspicions, chutes, mauvaise forme). Sur le Tour 2014, une telle succession l’avait contraint à abandonner. L’histoire ne s’est pas répétée quatre ans plus tard.             

Mathéo RONDEAU

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article